Après vingt mois de négociations houleuses et cinq reports successifs, TikTok passe officiellement sous contrôle américain. Un accord historique qui soulève autant de questions qu'il n'en résout.
La création, le 22 janvier dernier, de TikTok USDS Joint Venture LLC met fin à l'un des feuilletons technologiques et géopolitiques les plus palpitants de ces dernières années. Oracle, le fonds Silver Lake et MGX, un véhicule d'investissement émirati, détiennent désormais 45 % de la sulfureuse application aux 200 millions d'utilisateurs américains. ByteDance, la maison-mère chinoise, conserve 19,9 % du capital, le maximum autorisé par la loi américaine. Une issue qui satisfait Washington sans pour autant couper tous les liens avec Pékin.
La genèse d'une crise
L'affaire remonte à avril 2024, lorsque le Congrès américain adopte une loi donnant à ByteDance un ultimatum : vendre les activités américaines de TikTok ou voir l'application bannie du territoire. Les inquiétudes portent sur l'accès potentiel du gouvernement chinois aux données de millions de citoyens américains. Le 19 janvier 2025, TikTok disparaît brièvement des stores américains pendant une dizaine d'heures, avant que Donald Trump, fraîchement investi, ne signe le premier d'une longue série de décrets repoussant l'échéance. Cinq extensions plus tard, après des mois de tractations entre Washington, Pékin et les investisseurs, l'accord est finalement scellé en décembre 2025.
Un deal à 14 milliards de dollars
La valorisation retenue, 14 milliards de dollars selon le vice-président J.D. Vance, fait grincer des dents. Certains analystes estimaient TikTok USA entre 40 et 200 milliards de dollars, algorithme compris. Car c'est bien là le nerf de la guerre : le fameux moteur de recommandation qui a fait le succès planétaire de l'application reste la propriété de ByteDance, qui en concède simplement une licence à Oracle. Le géant américain du logiciel d'entreprise devient le gardien des données américaines et devra réentraîner l'algorithme avec uniquement des données locales. Une transition technique complexe qui devrait s'achever au deuxième trimestre 2026.
Des débuts difficiles
Depuis la bascule, de nombreux utilisateurs américains signalent des dysfonctionnements. Pages « Pour toi » affichant du contenu ancien, commentaires qui ne se chargent plus, vidéos qui peinent à trouver leur audience malgré des millions d'abonnés. TikTok invoque une panne d'infrastructure majeure, mais le calendrier trouble les observateurs. Les nouvelles conditions d'utilisation suscitent également la controverse : collecte de données de géolocalisation précise, informations sur l'origine ethnique, les antécédents médicaux ou même le statut migratoire. Une politique de confidentialité qui a provoqué une vague de protestations et des menaces de désinstallation massive.
Ombres chinoises
L'accord laisse plusieurs questions en suspens. ByteDance conserve la propriété intellectuelle de l'algorithme original et maintient près de 20 % du capital. Certains experts en sécurité nationale estiment que le deal ne va pas assez loin pour garantir une rupture totale avec Pékin. La Chine, de son côté, a officiellement approuvé la transaction tout en rappelant son attachement à ce que TikTok reste conforme aux lois chinoises. Adam Presser, ancien responsable des opérations de TikTok, prend la tête de la nouvelle entité américaine, tandis que Shou Chew conserve son poste de PDG mondial et siège au conseil d'administration aux côtés de représentants des investisseurs américains.
Un précédent mondial
Au-delà du cas américain, l'affaire TikTok marque un tournant dans la régulation des plateformes numériques. Elle illustre la montée en puissance des préoccupations liées à la souveraineté des données et à l'influence algorithmique sur les opinions publiques. L'Australie et le Japon observent attentivement ce précédent, qui fait écho aux débats sur la 5G de Huawei. Pour les utilisateurs, l'épisode rappelle que les réseaux sociaux sont désormais des enjeux géopolitiques à part entière.


