La France abandonne Microsoft Teams au profit d'une solution souveraine. Un symbole fort d'une stratégie plus large visant à réduire la dépendance européenne aux technologies américaines.
Fin janvier, le gouvernement français annonçait la généralisation de Visio, sa plateforme de visioconférence souveraine, dans l'ensemble des ministères et administrations d'ici 2027. Exit Microsoft Teams et Zoom : 200 000 fonctionnaires utiliseront bientôt cet outil développé par l'État et hébergé sur des serveurs certifiés SecNumCloud par l'ANSSI. Une décision qui intervient dans un contexte géopolitique tendu et qui illustre l'urgence de reprendre le contrôle sur nos infrastructures numériques.
Une dépendance critique
Les chiffres donnent le vertige. Aujourd'hui, 71 % du marché du cloud en France est capté par trois entreprises américaines : Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Ces géants hébergent les données de nos administrations, hôpitaux, banques et industries stratégiques. Le problème ne se limite pas à une question de souveraineté économique. Depuis 2018, le Cloud Act américain autorise les autorités des États-Unis à exiger l'accès aux données détenues par toute entreprise sous juridiction américaine, quel que soit le lieu d'hébergement. Lors d'une audition au Sénat français, Microsoft a reconnu ne pouvoir garantir la protection des données face aux demandes américaines.
Visio, symbole d'une stratégie plus large
La plateforme Visio n'est que la partie émergée de l'iceberg. Déjà utilisée par 40 000 fonctionnaires en phase pilote, elle permet d'économiser jusqu'à un million d'euros par an pour 100 000 utilisateurs en coûts de licences. Mais l'enjeu dépasse le simple aspect budgétaire. La France a dévoilé fin janvier sa nouvelle Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030, avec un doublement du budget de l'ANSSI porté à plus de 800 millions d'euros. Parmi les cinq piliers de cette stratégie : maîtriser les dépendances technologiques et faire de la France le premier vivier de talents cyber d'Europe.
L'Europe cherche sa voie
À l'échelle européenne, les initiatives se multiplient. Le projet Gaia-X, lancé en 2020, vise à créer une infrastructure de données interopérable et conforme aux standards européens. Mais il souffre de critiques sur sa gouvernance et sa crédibilité face aux hyperscalers américains. Amazon a d'ailleurs riposté en lançant son European Sovereign Cloud avec 7,8 milliards d'euros d'investissement, une infrastructure séparée fonctionnant exclusivement au sein de l'Union européenne. Les champions français OVHcloud et Scaleway tentent de se faire une place, avec des partenariats stratégiques comme celui de Scaleway avec France Télévisions.
Trump 2.0 accélère la prise de conscience
L'arrivée du second mandat de Donald Trump a ravivé les tensions transatlantiques. En mars 2025, l'administration américaine a imposé 50 % de droits de douane sur les services numériques européens. L'Union européenne a riposté avec 15 % de taxes sur les services cloud américains. Elon Musk a qualifié les dirigeants européens de commissaires, remettant en question la démocratie du continent. Ces tensions renforcent l'urgence politique de réduire la dépendance européenne et justifient les investissements massifs dans la cybersécurité et les alternatives souveraines.
En plein paradoxe
Malgré cette prise de conscience, le chemin reste long. Selon le baromètre Hexatrust-EY France 2025, si 79 % des organisations considèrent la souveraineté numérique comme un critère de choix important, seuls 47 % intègrent effectivement les labels souverains dans leurs décisions. Plus révélateur encore : 40 % des entreprises ne réalisent aucune veille sur les solutions souveraines disponibles, et seulement 16 % analysent leurs dépendances technologiques. Une organisation sur deux a pourtant déjà écarté une solution IT pour des raisons de souveraineté. Les solutions souveraines restent plus coûteuses et moins fournies en services innovants que celles des géants américains. C'est ce défi-là qu'il faudra surmonter.


