Accidents médicaux, un scandale sous omerta - Minizap Pays Voironnais
Santé

Accidents médicaux, un scandale sous omerta

Alors qu'entre 160 000 et 375 000 accidents médicaux surviendraient chaque année, le problème est passé sous silence. Pourtant, avec des actions politiques fortes et des mesures simples, la moitié de ces drames pourrait être évitée. C'est ce que plaide le professeur Marc Tiadé, spécialiste du sujet.

Entre 160 000 et 375 000 : c'est le nombre d'accidents médicaux qui surviendraient chaque année en France, selon la Cour des comptes qui a dressé un rapport alarmant le 28 avril sur notre système de soins. En comparaison, c'est beaucoup plus que le nombre de blessés sur les routes (244 000 en 2025)… Alors comment expliquer que cette problématique majeure de la santé ne soit pas prise à bras-le-corps ? Le professeur Marc Tiadé, expert judiciaire auprès des tribunaux et de la Commission nationale des accidents médicaux, a son avis sur la question. L'ancien neurochirurgien vient de publier Le Scandale des accidents médicaux aux éditions du Cherche Midi. Nous l'avons interviewé.

Comment se définit un accident médical ?

C'est un événement imprévisible et indésirable grave lié à la prise en charge d'un patient, au niveau de la prévention, du diagnostic ou dans le soin. Cet accident peut provoquer des dommages plus ou moins importants (décès, paralysie, infections…) et un handicap définitif.
Mais il y a une différence à opérer entre l'erreur, la faute et l'aléa thérapeutique. La première, c'est l'accident survenu à cause de l'erreur humaine, c'est ce qui est le plus fréquent. La faute, c'est par exemple si un patient n'a pas été examiné, tandis que l'aléa thérapeutique, c'est un accident imprévisible, comme une allergie à un produit de contraste lors d'une IRM. Mais ce sont les cas les plus rares.

Qui peut déclarer un accident médical ?

C'est au médecin du service ou à l'administration de l'établissement de le faire, mais l'accident peut aussi être déclaré par le patient qui en est victime.
Cependant, les accidents médicaux, malgré une obligation de déclaration depuis 2004, sont peu signalés*, parce qu'il y a une méconnaissance de la loi de la part du personnel soignant, mais aussi à cause de la peur des conséquences juridiques. Il y a une forte culture de la culpabilité sur ce sujet.

*Moins de 7 200 événements ont été déclarés en 2024 selon la Cour des comptes.

La plupart des accidents médicaux pourraient-ils être évités ?

Le sujet est encore peu documenté : la Cour des comptes donne à peu près les mêmes chiffres que j'avance dans le livre. Il y aurait entre 175 000 et 350 000 accidents chaque année. On ne peut pas savoir combien exactement, étant donné qu'ils ne sont pas déclarés.
Néanmoins, la moitié au moins serait évitable si des mesures simples étaient prises, comme l'observation de la check-list dans un bloc opératoire et appliquer des protocoles de surveillance, notamment en post-opératoire. Un hématome est imprévisible mais diagnostiqué de façon précoce, il peut guérir sans la moindre conséquence, alors que trop tard, il peut engendrer des séquelles graves comme une paralysie totale. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de formation à la sécurité dans les études médicales ni dans les hôpitaux. À partir de là, les chirurgiens vont prendre ces protocoles comme des contraintes. Il faudrait un personnel dédié à la sécurité, formé sur le sujet et instaurer une vraie culture de la sécurité.

Quels sont les services ou les spécialités les plus impactés ?

Les services et spécialités les plus impactés par les accidents médicaux sont évidemment la chirurgie mais aussi les urgences. Ces dernières sont l'endroit le plus sensible dans la prise en charge des patients. Chaque année, il y a 20 millions de passages aux urgences. Le métier d'urgentiste est le plus dur au monde. Le stress induit par les gens qui attendent, l'absence de communication avec les autres praticiens, et le manque de lits disponibles quand il y a un doute pour garder les patients en observation participent aux erreurs.
Quelques praticiens prennent des mesures pour que les erreurs n'arrivent pas, mais ils sont peu nombreux en dehors de la réanimation-anesthésie (c'est la discipline la plus sûre en France). La dermatologie a aussi mis en place une labellisation.

Quel est l'impact d'une erreur médicale sur la responsabilité du médecin ?

Ce qui est terrible, c'est que la plupart du temps, lorsque survient un accident, le médecin en cause n'est même pas au courant. Les praticiens ne viennent donc pas en expertise et c'est un phénomène qui s'aggrave. Il faudrait déculpabiliser dans un premier temps les médecins, et leur expliquer que déclarer un accident sert surtout à mettre en pratique des règles de sécurité pour que cela n'arrive plus. Mais dans le métier, l'erreur est vue comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien.

Y a-t-il une omerta et un manque de volonté politique sur le sujet ?

L'erreur humaine pousse sur le terreau fertile d'un système dégradé. À partir du moment où on fait de la rentabilité le critère principal, on privilégie la quantité à la qualité. C'est un problème politique très important. Quand un système de santé est sous tension, le système se rompt. Les médecins considèrent qu'ils n'ont pas les moyens ni le temps de se préoccuper de ce sujet, qu'on leur demande trop de choses annexes.
Pourtant, d'autres pays ont mis en place de vraies mesures qui fonctionnent. En Angleterre, par exemple, quand un établissement ne déclare pas d'événement indésirable, il est immédiatement inspecté et n'est pas considéré comme exemplaire. Aux États-Unis, Joe Biden a fait des accidents médicaux une priorité nationale et, grâce à l'action politique et à l'argent alloué, ils sont en nette diminution. Dans les pays nordiques, il y a une vraie rigueur dans la surveillance et la prise en charge. Chez nous, il y a une omerta.

À votre avis, le système d'indemnisation actuel a-t-il contribué à banaliser l'accident médical ?

L'Oniam (Office national d'indemnisation des accidents médicaux) est un système unique au monde, mis en place en 2002 par Bernard Kouchner pour les infections nosocomiales. On a peu à peu étendu le système aux accidents médicaux et on l'a banalisé. Avec ce fonctionnement, on ne démontre plus la faute : à partir du moment où il y a un accident, il y a une indemnisation. Cela a en effet contribué à la banalisation de l'accident médical. Ensuite, on investit énormément d'argent dans l'indemnisation et pas suffisamment dans la prévention.

Selon vous, quelle est l'urgence sur le problème des accidents médicaux ?

Il faut bien comprendre que c'est l'identification des accidents médicaux qui est le point de départ. Il y a une question à l'Assemblée et au Sénat sur le sujet en ce moment : le ministre des Affaires sociales a reconnu qu'il y avait urgence. Mais ce n'est pas assez médiatisé, on n'en parle pas. Seule une enquête parlementaire ou une prise en charge à très haut niveau pourrait changer les choses. C'est un vrai problème de volonté politique. Les accidents médicaux coûtent 21 milliards d'euros chaque année à la France, sans parler de la détresse psychologique et physique engendrée chez les victimes. Si une partie de cet argent était donnée aux soignants et à la prévention, ce serait un grand pas. Il faut sensibiliser à la sécurité, redonner du temps aux médecins et promouvoir un label sécurité pour les établissements plutôt que des sanctions financières.

Propos recueillis par Marina Knittel
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